#Octobre 2017: Exemple d'une unité de recherche basée sur le dialogue interdisciplinaire

Le cas de l'homme-trace

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Entretien avec Béatrice GALINON-MELENEC, Professeur des universités, Sciences de l’information et de la communication – UMR 6266 IDEES, Directrice du Laboratory on Human trace Unitwin Complex System UNESCO, Université Le Havre Normandie
Par Pascale EZAN, Professeur des universités, Vice-Présidente en charge de la Recherche et de la Valorisation, Université Le Havre Normandie

En 2017, CNRS éditions a publié « L’Homme-trace. Des traces du corps au corps-trace », le tome IV de la série L’Homme-trace dont vous êtes la directrice. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Ce quatrième tome de la série L’Homme-trace prend le « corps », le corps-trace plus précisément, comme objet d’études. Il s’agit pour les chercheurs réunis dans cet ouvrage d’examiner les traces à l’œuvre dans le corps en les situant au regard de la thèse de « L’Homme-trace », concept qui met en lumière l’interaction étroite et rétroactive entre le corps et le système écologique multifactoriel dans lequel il s’insère. Dans la perspective de L’Homme-trace, le corps porte en lui les traces de son histoire individuelle et celles des générations qui l’ont précédées dans l’évolution. Il inscrit toute relation humaine dans une dynamique systémique liant un corps-interprété et un corps-interprétant au sein d’un complexe où des corps en coprésence sont animés par des interactions permanentes : à l’intérieur du corps, du dedans au dehors et du dehors au dedans. Avec cette nouvelle approche, toute la relation soignant-soigné, par exemple, prend une nouvelle dimension.

Comment en êtes-vous venue à en publier son premier tome en 2011 ?

Au début du XXIe siècle, les hommes ont saisi l’opportunité d’utiliser pour le quotidien de leurs activités professionnelles et personnelles des outils technologiques de plus en plus nombreux et à chaque fois plus efficaces. Leur intérêt en matière de communication fait alors oublier leur inconvénient : ils enregistrent les moindres faits et gestes. Il s’ensuit une forme de traçabilité humaine qui suscite alors les inquiétudes les plus déraisonnables et des questionnements éthiques, légitimes et inédits, qui touchent aux notions mêmes d’intimité et de liberté. Entre la capacité de pouvoir communiquer à distance sans contrainte et la crainte que ses traces numériques transforment sa vie en cauchemar, l’humain choisit la facilité de l’usage présent et évacue sa peur dans l’inconscient. Dans le tome I de la série, nous avons pris le parti de réunir des chercheurs issus de champs disciplinaires variés (sciences de la communication, sociologie, informatique, psychologie, linguistique, mais aussi géographie et anthropologie) en vue de traiter ce sujet sous ses différents angles. A cette approche, s’ajoute un autre objectif : déconstruire la notion de trace. Émerge ainsi d’une part l’absolue nécessité de mettre en rapport le contexte de production de la trace, celui de sa réception et de son interprétation et d’autre part le paradigme de L’Homme-trace conçu pour éclairer la relation fondamentale entre la trace et la nature de l’Homme.

Comment de chercheur en communication interne des organisations, spécialiste de l’interaction en situation de recrutement, en êtes-vous venue à fonder les paradigmes de « L’Homme-trace » et des « signes-traces » ?

Dans mon mémoire de HDR (1997) qui portait sur « Induction, communication, recrutement. Du repérage dans l’espace social du bon candidat », je soulignais déjà « La lecture des processus sémiosiques est le résultat d’opérations si complexes qu’on ne peut les réduire à une lecture de signes préconstitués » (1997, p. 104) et j’en appelais à lever le voile dissimulant la relation entre la sémiosis et la perception, elle-même en partie conséquence (trace) de l’histoire de l’individu et de sa mémoire inconsciente. En 2007, dans Penser autrement la Communication je proposais aux étudiants en communication une version vulgarisée de cette HDR et leur proposais de penser la situation de recrutement à partir des « signes-traces». En même temps, je proposais à l’UMR IDEES/CIRTAI  6266 d’ouvrir un groupe de recherche « L’Homme-trace » ; ce qui aboutit, en 2011 à la publication du tome I, intitulé : L’Homme trace. Perspectives anthropologiques des traces contemporaines (déjà cité) chez CNRS éditions.

Comment passe-t-on d’un programme de recherche « L’Homme-trace » au sein d’une UMR CNRS à la labellisation d’un laboratoire on Human Complex system Unesco ?

En parallèle, en vue de travailler spécifiquement la question des traces numériques, je me rapprochais des informaticiens et fondais avec l’un d’entre eux, le professeur Cyrille Bertelle, alors directeur du laboratoire en informatique LITIS/Le Havre, un réseau interdisciplinaire sur la trace nommé RIGHT (Reasearch International Human Traces). Le LITIS étant lui-même partie prenante de l’ISCN (Institut des Systèmes Complexes en Normandie), nous en sommes venus à ancrer la démarche de L’Homme-trace dans une perspective de systèmes complexes qui constitua les fondements de la reconnaissance de L’Homme-trace en tant que Laboratory on Human trace Unitwin Complex System Unesco.

Quel était votre objectif initial ?

Le but était de sortir de la démarche référente à une notion de trace mal définie, en déconstruisant son usage selon les disciplines, en faisant émerger les taxinomies correspondantes et en mettant en exergue la complexité de la notion de trace ; le tout en s’appuyant sur une démarche progressive allant de la pluridisciplinarité à l’interdisciplinarité, puis de l’interdisciplinarité à la transdisciplinarité.

Pour l’atteindre, plusieurs objectifs à court et moyen termes étaient fixés :
- passer d’une recherche exploratoire (de haut niveau avec publications chez CNRS éditions en 2011 et 2013) à un renforcement de la coordination scientifique sur la question de la trace au national et à l’international,
- intégrer les sciences humaines et sociales dans un projet interdisciplinaire avec les autres disciplines,
- favoriser les recherches collaboratives nationales et internationales fondées sur la thématique de la trace et en favoriser la médiation scientifique via une mise en visibilité sur le Web.

Quels ont été les résultats de ces 3 ans ?

Si l’on parle de résultats en termes éditoriaux, on citera plusieurs publications dont l’origine se situe dans les laboratoires associés à la problématique du Laboratory on Human Trace CS DC UNESCO :

1. L’axe ICHNOS-ANTHROPOS, co-dirigé par B. Galinon-Mélénec et Yves Jeanneret, est soutenu par la série L’Homme-trace dirigée par B. Galinon-Mélénec chez CNRS éditions ;  
2. L’axe EPISTRACE, co-dirigé par Sylvie Leleu Merviel, est soutenu depuis 2017 par la création de la revue « Traces » dirigée par S. Leleu-Merviel chez Iste ;
3. L’axe TRACES-NUM, co-dirigé par Sami Zlitni est à l’origine de : Traces numériques : de la présence à l’oubli, Revue internationaleNETCOM, vol.26, n°1-2, 144 p. Et de : GALINON-MELENEC, B. & ZLITNI, S. (éd.),Traces numériques : de la production à l’interprétation, CNRS éditions, 290 p. A partir de 2017, cet axe est soutenu par la création de la collection Communication et trace numérique  dirigée pa Sami Zlitni et Fabien Liénard aux Presses Universitaires de Rouen et Le Havre (PURH) ;
4. L’axe COM ELECT, co-dirigé par Fabien Liénard est à l’origine de LIENARD, F. & ZLITNI, S. (2016, éd.), Médias numériques et communication électronique, Actes de colloque, Bruges, 1020 p. Et de ZLITNI, S. & LIENARD, F. (2015, éd.), Electronic Communication. Political, Social and Educational Uses, Bern, Peter Lang, 203 p.
5. L’axe MEMORY, HERITAGE ET COMMUNICATION, co-dirigé par Paul Rasse, Nicolas Pélissier, Linda Idjéraoui-Ravez est à l’origine de: Idjéraoui-Ravez L., Pélissier N., (2014), Quand les traces communiquent. Culture, patrimoine, médiatisation de la mémoire, L’Harmattan, 254 p.
6. L’axe TRACK (TRAces-Complex Knowledge), co- dirigé par Alain Mille a été à l’origine de : Alain Mille, (dir.), De la trace  à la connaissance à l’ère du Web, Intellectica, n°59/1/2

Issues de différents laboratoires situés au nord comme au sud de la Loire, ces publications offrent par leurs complémentarité un ensemble de connaissances essentielles sur la notion de trace et fondent le socle de recherches à venir.

Quelles actions comptez-vous engager à partir de l’année universitaire 2017-18 pour accroitre la visibilité du Laboratory on Human Trace Complex System Unitwin CS DC UNESCO que vous dirigez ?

Jusqu’à présent, la partie « Digital campus » du laboratoire - à l’exception d’une vidéo enregistrée le 1er octobre 2015 lors de la Conférence mondiale de l'Unitwin Unesco sur les systèmes complexes (http://cs-dc-15.org/) et diffusée en ligne par Sup numérique.gouv dans sa rubrique « autoformation  en ligne », était, faute de moyens en hommes, en temps et en techniques, peu développée. Au printemps 2017, avec Sylvie Leleu-Meviel, alors directrice adjointe du Laboratory on Human Trace Complex System, nous avons envisagé d’élargir l’équipe de direction en y associant des chercheurs déjà investis dans la dynamique par axe : Sami Zlitni (co-coordinateur de TRACESNUM), Joel Colloc (co-coordonnateur de COREMT) et Hafida Boulekbache (co-cordonnatrice d’HERISCRIPT (buildings, urban, cities and images). 

La proximité de mon départ à la retraite m’a conduite à demander à Sylvie Leleu-Merviel, qui l’a accepté, de prendre la co-direction du Laboratory on Human Trace. Cette proposition était d’autant plus une évidence pour moi qu’elle a fondé chez Iste éditions une revue nommée « Traces » dont l’accès libre en open source à l’international devrait permettre de soutenir la dimension « digital campus » des formations sur la notion de Trace. A cela, s’ajoute, la sélection des 4 tomes de la série L’Homme-trace de CNRS éditions pour une mise à disposition en open source dans le cadre du projet d’excellence ISTEX du Ministère.

L’ensemble de ce dispositif devrait permettre le take off des recherches interdisciplinaires sur la trace et permettre le passage d’une interdisciplinarité active à une transdisciplinarité séminale de nouveaux développements. C’est en tous les cas, mon souhait le plus cher.