#Novembre 2019 : L'entretien d'explicitation

Approfondissement méthodologique

Tribune coordonnée par Eva Cerio et Emna Bouladi, doctorantes en Marketing à l’IRG (Institut de Recherche en Gestion) de l’Université Paris-Est, Marne-la-Vallée et responsables des tribunes de l’AFM.

Suite à la présentation de l’entretien d’explicitation présenté par Erwan JOUD, doctorant en Marketing à l’Université de Bretagne Occidentale, et Frédéric Borde, président du GREX2 (Groupe de Recherche sur l’Explicitation) et formateur indépendant, nous avons décidé de proposer une tribune méthodologique, axée sur cette méthode de collecte de données. Nous constatons que l’entretien d’explicitation, tirant ses origines de la psychologie, s’avère très utile en recherche qualitative notamment pour explorer les pratiques des consommateurs et accéder à des éléments de l’expérience vécue qui ne sont pas immédiatement présents à la conscience d’une personne. Cet apport méthodologique est rédigé sous forme d’entretien avec Frédéric Borde.

Présentation de Frédéric Borde

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Formateur depuis 2009, Frédéric Borde a fondé OFTEX, l’Organisme de Formation aux Techniques d’Explicitation. Il est intervenu auprès d’acteurs de l’insertion professionnelle (Pôle Emploi, CFAS, CIBC, DAVA), de formateurs (IFSI, CHU, EDF, FAFIH), ainsi que de chercheurs (Universités d’Orléans, Paris 8). 

Suite à la retraite de Pierre Vermersch, il a pris, en 2013, la présidence du Groupe de Recherche sur l’Explicitation (GREX2).

Il est actuellement doctorant en philosophie à l’Ecole Normale Supérieure (Archives Husserl, Ulm) sous la codirection de Pierre Vermersch et de Natalie Depraz.

L’origine, le contexte et le développement de la méthode

La méthode est apparue en France dans le contexte de la recherche en psychologie, notamment avec Pierre Vermersch. En tant qu’étudiant en psychologie, il n’était pas du tout satisfait de la méthode expérimentale. Pour lui, la psychologie ne pouvait être réduite à l’observation du comportement. Il pensait que pour qu’une psychologie soit complète, il fallait pouvoir prendre en compte la subjectivité, c’est à dire ce que le sujet vit de son propre point de vue. A ce moment-là, il était évident que la seule méthode pour pouvoir accéder et prendre en compte la part subjective de l’expérience passée passait par le dialogue et donc l’entretien. Mais il s’est aussi rendu compte que l’accès classique à la subjectivité, qu’on appelle l’introspection, était bannie des méthodologies scientifiques. On pourrait finalement résumer son projet de recherche au projet de donner une valeur heuristique (qui peut produire de la connaissance) à l’introspection. Il s’est alors intéressé à l’histoire de celle-ci, aux arguments qui allaient contre l’introspection et il s’est chargé de contrarier techniquement chacun des arguments.

Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir montrer comment faire, et il est alors allé chercher des ressources en psychothérapie, et notamment dans les travaux de Milton Erikson. Il s’en est inspiré pour créer un entretien qui ne soit pas du tout à visée psychothérapeutique - c’est-à-dire de faire en sorte qu’un problème d’une personne soit résolu - mais plutôt qui permette de comprendre le déroulement d’une conduite.

Les objectifs et utilisateurs de l’entretien d’explicitation

Il y a deux grands buts différents à l’usage de l’explicitation. Le premier est d’aider quelqu’un à prendre des informations sur ce qu’il a fait pour lui permettre de comprendre comment il a fait telle ou telle chose. Cet usage de l’entretien est le plus répandu et a été premièrement utilisé puis diffusé par le monde pédagogique, avec notamment l’AFPA. Cet usage est utilisé partout où il y a de la formation en alternance, de la formation avec de la simulation, des situations qui nécessitent un débriefing. Il s’agit de permettre aux gens de s’approprier leurs propres expériences. De grandes entreprises, comme EDF, ont intégré l’entretien d’explicitation dans les services de formation en interne. Cette méthode peut aussi être retrouvée chez les pompiers de Paris, la Police Nationale ou encore les IFSI (Instituts de formation aux soins infirmiers) et la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) qui se sont formés à l’entretien d’explicitation pour leur propre débriefing d’intervention.

Ensuite, le deuxième usage de l’entretien d’explicitation consiste à prendre des informations sur ce qu’une personne a fait pour comprendre comment elle l’a fait. A ma connaissance, il est moins répandu que le premier. Mais on retrouve cet usage dans la recherche qualitative, et notamment en sciences de l’éducation, dans les STAPS, et en ergonomie. Ensuite, il s’est quand même développé depuis une bonne décennie en sciences cognitives, sous l’influence du travail de Claire Petitmengin, Professeure Emérite à l’Institut Mines-Télécom Business School, formée auprès de Pierre Vermersch dans les années 1990. Elle a modifié le nom de la méthode en l’appelant entretien micro phénoménologique et a plutôt développé une méthode d’analyse des données.

Les obstacles naturels et culturels auxquels répond cette méthode

Le besoin qui est commun à tous les usagers cités, c’est de pouvoir accéder à la part subjective de l’expérience vécue. Or, il y a un obstacle majeur, psychologique, que l’on peut qualifier de naturel : la manière dont la conscience se forme tend à d’éviter la charge cognitive. La conscience tend à s’alléger donc elle fait que nos actes deviennent graduellement transparents et ne nous apparaissent plus. A mesure que l’on apprend à faire quelque chose, ce que l’on met en place en termes d’actes cognitifs pour le faire devient transparent et automatique. Aussi, dans l’après-coup (l’après action), quand on a besoin de se référer à ce que l’on a vécu, il y a toute une part subjective qui ne nous apparaît pas. Ce n’est pas accessible quand on veut s’y référer. Tout le monde est soumis à ça, ce n’est pas une question de compétences ou de physiologie ou de genre, c’est naturel.

Face à ce problème-là, il y a une dimension culturelle. Il y a des cultures qui sont plus ou moins compétentes pour accéder à la subjectivité et contrer l’évitement, et d’autres qui le sont moins. Nous, dans notre occident moderne, très matérialiste, toutes nos habitudes et toute notre éducation nous amènent à un langage tourné vers l’extérieur, vers les objets, vers la description du monde qui nous fait face. Et à moins d’avoir été éduqué dans un environnement familial tourné vers la médiation, ou de s’y être formé, nous n’avons pas la capacité d’accéder à la subjectivité. C’est une contingence culturelle. On a alors besoin d’une médiation, d’un guide, pour pouvoir se tourner vers notre propre subjectivité. Cependant, si quelqu’un vient assurer cette médiation avec les meilleures intentions du monde, en comprenant bien l’objectif, mais que cette personne le fait avec ses habitudes de langage commun, alors ce qu’elle fera s’avèrera contre-productif. Elle va amener la personne vers des explications générales et ne distinguera pas ce qui ressort de la précision, de plus ancré dans une situation. Elle ne parviendra pas à prendre des informations sur un fait réel ou sur une expérience vécue. Elle n’aura pas tellement aidé la personne à se tourner vers elle-même et va se contenter de faire raconter simplement à l’autre ce qu’il a fait. En posant des questions fermées par exemple.

Enfin, il y a un problème de l’accès. Si l'on veut prendre des informations sur l’activité réelle, avec une démarche scientifique d’objectivité, c’est-à-dire d’avoir affaire à la chose-même sans la transformer, alors on ne peut pas questionner celui qui agit en direct, parce que le questionnement créerait un biais et transformerait l’activité elle-même. On ne peut questionner l’activité réelle que dans un après-coup, en faisant travailler la mémoire de la personne. Cela est donc un problème car la mémoire est un filtre.

Ainsi, l’entretien d’explicitation doit répondre à chacun de ces obstacles. Et pour pouvoir mettre une personne dans une position de parole et de mémoire qui permettent d’avoir un souvenir le plus vivant possible, le plus fidèle possible, l’interviewer doit pouvoir distinguer ce qui ressort du vécu réel ou d’une narration imaginaire construite. Il ne doit pas non plus amener de contenu dans la description que l’interviewé peut faire de son expérience, en posant des questions vides de contenu.

Le déroulé d’un entretien d’explicitation

Il y a quatre grandes étapes. La première étape est une étape qui est transverse à tous les métiers de l’accompagnement. Quand on propose à quelqu’un un accompagnement professionnel comme l’est l’entretien d’explicitation, on commence par poser un contrat. C’est un contrat oral dans lequel on va poser plusieurs choses. On cherche à créer du sens en énonçant les objectifs et les raisons de mise en œuvre de l’entretien. Ensuite, on place le contexte. Le contrat sert à créer une base de sens sur laquelle on va pouvoir donner confiance à la personne. On termine le contrat en vérifiant le consentement de la personne, parce que le consentement est la condition sans laquelle on ne peut absolument pas mettre en œuvre l’entretien d’explicitation. La deuxième étape est de se mettre d’accord sur un moment qui sera décrit. Il faut que la personne choisisse un moment de son vécu qui corresponde aux objectifs. Une fois qu’elle a choisi ce moment, on passe à la troisième étape qui est la mise en évocation. On accompagne la personne dans le souvenir du moment, et quand on est sûr qu’elle est bien en train de se souvenir du moment, on l’accompagne en explicitation. Cette dernière étape consiste à lui permettre de rétablir la chronologie de ce qu’elle a fait dans le détail. Le but est d’obtenir des moments significatifs c’est à dire les moments où des choses se sont déroulées de manière décisive.

Avec ça il y a toute une dimension d’accompagnement qui consiste principalement à contenir l’interviewé et à assurer un climat de bienveillance. On n’est absolument pas dans le jugement de ce que l’interviewé dit. On accueille ce que dit l’interviewé de manière neutre. La bienveillance consiste aussi, sur un plan « sensible », à s’adresser à l’interviewé d’une manière « contenante », c’est-à-dire que l’entretien doit se dérouler dans un endroit où l’on ne risque pas d’être interrompu et qu’il faut créer un climat de confort, de mise en confiance. Pendant et à la fin de l’entretien, l’interviewer vérifie régulièrement si ce qu’il propose à l’interviewé lui convient toujours, si l’interviewé est toujours d’accord avec ce qui est dit.  En fait, un entretien techniquement correct doit produire chez l’interviewé le sentiment d’être écouté d’une manière assez concentrée mais en même temps bienveillante et neutre. Un entretien d’explicitation bien mené est normalement très confortable pour l’interviewé.

En termes de temps, il n’y a pas de temps standard ou canonique. En 10 minutes, on n’a pas le temps de faire grand-chose. Une demi-heure pourrait être la durée classique d’un entretien. Mais il peut être entre-coupé de moments d’analyse de données. Si on est chercheur, on va avoir tendance à faire des entretiens un peu plus longs parce qu’on profite de la présence du sujet qui nous informe. Ensuite, plus tard, chez soi, on va dépouiller les données, on va les transcrire et les analyser. Le pédagogue a plutôt tendance à faire un entretien de 15 à 20 minutes, puis un moment d’analyse. Ce moment d’analyse va l’informer sur ce qu’il manque, sur les informations à prendre, sur l’endroit de l’expérience vécue qui apparaît comme significatif. Il retournera ensuite en entretien, pour prendre de nouvelles données et plus précisément sur les moments significatifs. Mais il est possible de faire cela en recherche. Les chercheurs ont intérêt à faire des entretiens plus courts pour pouvoir faire un peu d’analyse de leurs données et se faire aider du sujet pour aller dans des endroits plus significatifs de l’expérience, pour prendre des données plus détaillées.

L’objectivité de l’interviewer dans l’entretien d’explication

Se donner la possibilité d’interpréter les données en présence du sujet, ça peut tout changer. Parce qu’à chaque fois, quand on écoute quelqu’un décrire son expérience, on s’en fait une représentation. Quand l’interviewer interview l’autre, il se fait déjà une interprétation de ce que l’autre lui dit. Se former à la technique de l’entretien c’est entre autres apprendre à ne pas nourrir ses questions de la représentation qu’on se fait. Il ne faut pas amener du contenu qui n’était pas forcément dans le vécu de l’autre dans les questions posées, sinon on fait un faux recueil de données.

L’amélioration de l’objectivité que l’on a sur le vécu de l’autre ne pourra jamais faire l’économie d’une représentation qui est forcément une interprétation. C’est un problème épistémologique. On ne peut pas espérer atteindre une objectivité en réduisant totalement l’aspect interprétatif de la représentation qu'on se fait du vécu de l’autre. Cet aspect interprétatif subsistera toujours mais ce qu’on essaie de faire c’est d’optimiser sa vérification, sa neutralité, pour s’approcher et tendre vers l’objectivité. Le chercheur doit accepter le fait qu’il n’atteigne pas la perfection. Cela signifie que l’on change de paradigme scientifique. Si on reste dans un paradigme scientifique hérité des sciences physiques avec le modèle formel des mathématiques comme le modèle de la vérité, on refuse l’introspection. Mais en refusant l’introspection, on refuse toute prise en compte de la subjectivité et tant qu’on refuse cette prise en compte, on est sans relation directe avec nos vécus. Donc si on veut faire de la recherche qualitative qui prenne en compte la subjectivité, on doit accepter de ne plus se soumettre au paradigme hérité des mathématiques et accepter un paradigme « imparfait » lié à nos limites. Si on se permet ça, on se permet d’ouvrir la possibilité d’améliorer graduellement, au fil des générations de chercheurs, une méthodologie qui montre des résultats qui sont assez convaincants. Avec l’explicitation on peut montrer que plutôt que de parler de sciences molles, il faut parler de sciences douces. Il serait pertinent de s’autoriser l’ « imperfection » et de s’émanciper d’un paradigme scientifique formel ou issu du formalisme.

Se former à la méthode

Sur la page d’accueil du site du GREX2 figurent des annonces de formateurs indépendants. Le GREX2 n’est pas lui-même un organisme de formation mais regroupe des formateurs qui sont à la fois adhérents et habilités par l’association. Ces formateurs annoncent les stages interprofessionnels qu’ils organisent et vous pouvez prendre contact directement avec eux. Ensuite, il existe la possibilité d’avoir des stages en intra professionnel : une entreprise fait une demande et un formateur lui fait une proposition d’intervention. Depuis un an, la formation est certifiante : la durée minimum de formation est de 4 jours pour qu’elle soit certifiante. La formation alterne apports théoriques et mises en situation.

La difficulté majeure de cet outil est qu’il est contre-intuitif. Les questions sont très simples, axées sur l’action, comme « Qu’est-ce que tu fais à ce moment-là ? ». Le problème c’est que ce ne sont pas les questions qui nous viennent à l’esprit quand on est en situation d’entretien. Ce n’est pas dans nos habitudes. Donc en stage, on apprend à changer nos habitudes, à intégrer les questions simples de description de l’action, à comprendre la logique et la cohérence de l’entretien qui poursuit cet objectif-là.

 

SOURCES

Vermersch, P. (1994, rééd. 2010). L'entretien d'explicitation. Issy-les-Moulineaux : E.S.F.

Vermersch, P. (2012). Explicitation et phénoménologie. Paris : P.U.F.

Tous les numéros d’Expliciter, la revue du GREX2, sont téléchargeables gratuitement sur : http://www.grex2.com