afmNEWS 2017 #2 - Le dossier

Le dossier

La capacité des chercheurs français à publier dans des revues internationales

Qui n’a pas entendu l’histoire de notre fameuse « génération FNEGE », de ces chercheurs français partis dans les années soixante-dix en terre américaine pour faire un PhD et essaimer à leur retour en France les bonnes pratiques de recherche en marketing ? Cette idée de l’obligation d’un passage à l’étranger pour parvenir à publier dans des revues internationales relève-t-elle du mythe aujourd’hui ou existe-t-il d’autres modèles de publication à l’international pour les chercheurs français formés en France ? Pour comprendre ce phénomène, nous avons sollicité Sébastien Soulez, maître de conférences à l’Université Lyon3 et spécialiste des approches scientométriques, qui a analysé les publications de notre communauté. Nous avons ensuite rencontré Mbaye Fall Diallo, Professeur des Universités à Lille 2, qui nous a fait part de son expérience en matière de diffusion internationale de ses recherches.

Les incitations à la publication dans des revues internationales n’ont fait que se renforcer ces dernières années dans la plupart des institutions d’enseignement et de recherche en management en France. Face à ce constat, il semble légitime de se de-mander quelle est la place des chercheurs français à l’international et quelles sont les stratégies payantes pour parvenir à publier dans ces revues.

Une recherche française qui s'internationalise

L’internationalisation de la recherche française en marketing n’est, tout d’abord, pas un mythe : dans les revues internationales classées en marketing, le nombre de publications émanant de chercheurs français a été multiplié par 20 entre 1975 et 2015 (on passe de 4 articles publiés en 1975 à 78 articles en 2015). Dans le même temps, le nombre total d’articles publiés dans ces revues a été multiplié seulement par cinq (435 articles publiés en 1977 contre 2065 en 2013 par exemple). La présence des chercheurs français à l’international est donc bien plus importante, surtout depuis 2007 : pas moins de 165 chercheurs en marketing ont publié pour la première fois en 2007 ou dans les années qui suivent au moins un article dans une revue internationale classée (soit 50% de l’ensemble des chercheurs ayant publié à l’international). Au total, près de 60% du total des articles publiés dans des revues internationales par des chercheurs français dans l’histoire l’ont été sur la période 2007-2015.

afmnews2_dossier-img1.PNG

A chacun sa route !

afmnews2_dossier-img2.PNG

Il est possible de faire émerger une typologie des chercheurs français publiant à l’international, ainsi que des éléments de stratégies pour réussir à publier dans ces revues.
A la marge, on trouve quelques auteurs qui ne visent que les revues les mieux classées (JM, JMR, JCR, MKS…), ce qui est la norme dans les institutions internationales les plus prestigieuses, et qui font une carrière entière en ne publiant que dans ces revues. La plupart des chercheurs les plus productifs à l’international travaillent pour des institutions étrangères ou pour un nombre restreint de grandes écoles. Ils ont, en outre, très souvent un PhD obtenu à l’étranger, ce qui confirme l’importance des réseaux internationaux dans la capacité à publier dans des supports anglo-saxons. On retrouve ici la bonne vieille stratégie du PhD à l’étranger…
Rien n’est perdu pour ceux qui ont choisi d’étudier en France, puisque d’autres alternatives pour publier à l’international existent bel et bien aujourd’hui.

afmnews2_puce.PNG

« la stratégie du 3-4 » : la stratégie la plus courante est de viser des revues de rang peu élevé (rang 3 ou 4 dans le classement FNEGE) ;

afmnews2_puce.PNG

« la stratégie communautaire » : Une stratégie payante semble être d’intégrer une communauté qui permet l’accès à la fois à des coauteurs et à la maîtrise des codes nécessaires à la publication ;

afmnews2_puce.PNG

« la stratégie de spécialisation » : Certains chercheurs ne publient que dans certaines revues, appartenant à un domaine très spécialisé (la distribution, la communication, le comportement du consommateur, etc.).

Publier entre français

Enfin, les pratiques de co-publication ont évolué : alors que la co-publication avec des chercheurs étrangers étaient la norme, on trouve de plus en plus d’équipes de (jeunes) chercheurs français qui parviennent à publier dans des revues internationales, parfois, fait nouveau pour ce public, dans d’excellentes revues.

Le point de vue de Mbaye Fall Diallo

afmnews2_dossier-img3.PNG

Professeur des Universités, Université de Lille 2 (IMMD) / Lille School of Mangement Research

afmNews - Vous avez publié un grand nombre d’articles et même des chapitres d’ouvrages à l'international. Pouvez-vous nous présenter votre démarche et votre stratégie lorsque vous souhaitez communiquer à l'international ?
Mbaye Fall Diallo – Il est difficile de résumer ma démarche de publication en quelques lignes, mais elle s’appuie sur trois piliers : (1) partir d’un sujet avec un potentiel managérial avéré au niveau international ; (2) trouver un ancrage théorique ; et (3) utiliser des outils méthodologiques solides.
Je fais aussi attention à certains détails pratiques qui aident à éviter le « desk reject » : citer au minimum quatre articles (dont deux récents) publiés dans la revue-cible, lire attentivement le premier éditorial du rédacteur en chef de la revue suite à sa nomination, vérifier la liste des membres du Comité de lecture de la revue pour voir qui est spécialiste du sujet traité, faire relire le projet par deux collègues avec différents niveaux de compétence sur le sujet, faire le copy-editing du projet (…).

afmNews - A l'international, vous publiez à la fois individuellement et collectivement. Pouvez-vous nous présenter les avantages et les inconvénients du travail en solo et du travail en co-signature dans une perspective internationale ?
MFD – Oui, effectivement, pour un tiers de mes publications j’ai travaillé seul ; les deux autres tiers se répartissent entre des publications où j’ai pris le leadership (1/3) et des publications issues d’une collaboration avec une égale contribution des co-auteurs (1/3).
Travailler seul permet de marquer un territoire et prouver sa capacité individuelle à produire des travaux de bonne qualité. Cependant, en travaillant toujours seul, on risque l’isolement ou le manque de recul.
Le travail en co-signature s’inscrit dans une logique de construction d’un réseau et de mutualisation des compétences. C’est très important en recherche, mais des difficultés de coordination peuvent se poser et rendre la collaboration difficile. En ce qui me concerne, j’ai la chance d’avoir d’excellents co-auteurs dans l’ensemble. Une bonne approche consiste à bien définir le rôle de chacun et à fixer un agenda avec des deadlines dès le début, mais tout en faisant preuve de flexibilité en cas de nécessité.
En bref, ces deux stratégies ont chacune des avantages et des inconvénients et doivent idéalement être combinées dans une logique « d’optimisation ».

afmNews - En tant que spécialiste du Retail Marketing, est-ce que le fait de se spécialiser peut représen-ter un avantage dans une stratégie de publication à l'international ?
MFD – Le Retail Marketing me pas-sionne car c’est dynamique. Il y a tant de choses qui se passent dans ce domaine et qui méritent une attention particulière des chercheurs. Aujourd’hui, on ne peut plus rester dans une logique généraliste si on veut publier dans la plupart des grandes revues internationales. Publier dans ces revues exige désormais un niveau de spécialisation assez élevé. En se spécialisant, on parvient à apporter des contributions plus pointues sur le plan théorique et plus contextualisées sur le plan managérial. Par conséquent, on va intéresser davantage les rédacteurs en chef ou encore les évaluateurs.
Cependant, la spécialisation n’exclut pas la transversalité interdisciplinaire. Ainsi, mes travaux en distribution s’appuient sur des cadres théoriques issus de la psychologie, de la sociologie, ou encore de l’économie. Clairement, il faut avoir un esprit de généraliste pour bâtir sa théorie, mais dans la pratique il faut adopter une logique de spécialiste pour présenter des résultats intéressants. C’est comme cela qu’on arrive à avoir de l’impact.

afmNews - Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un jeune chercheur qui souhaiterait publier à l’international ?
MFD – Le premier critère pour publier à l’international en sciences de gestion, c’est vraiment de travailler sur des problématiques qui vont faire avancer la recherche de manière significative tout en apportant des solutions concrètes aux entreprises / décideurs publics.
L’utilisation d’une approche méthodologique pertinente par rapport à la problématique traitée sera également déterminante.
Sur le plan stratégique, je résume mes conseils en quatre points :
(1) Dès le début de la carrière ou de la thèse, viser le plus haut possible et surtout des conférences et des revues internationales (anglophones). Certaines de mes publications proviennent de collaborations avec des personnes qui avaient lu mes travaux et qui m’ont contacté par la suite ;
(2) Travailler sur plusieurs projets en même temps. En début de carrière, il faut au minimum travailler simultanément sur trois projets pour espérer faire une ou deux publications par année. Le processus de publication est parfois aléatoire mais surtout long (en moyenne deux ans entre le début du projet et sa publication finale) ;
(3) Bien s’entourer de personnes compétentes qui vont aider à avancer. Idéalement, il faut travailler à la fois avec des personnes très expérimentées (souvent moins disponibles pour la rédaction) et avec des personnes plus disponibles pour aider dans l’écriture ; et
(4) Construire un réseau (national et international) personnel (via des workshops, des conférences ou des séjours de recherche). Je travaille avec plusieurs chercheurs qui ont une longue expérience des publications internationales de haut niveau. De plus, tous mes co-auteurs partagent la même passion de publier à l’international que moi. Au final, cela me permet de multiplier mes chances de publier à l’international. A plusieurs, nous sommes toujours meilleurs !